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    March 11

    Lettre à toi

     

     

    Lettre à toi

    Je sais...Nous avons perdu tant d’années…Tu imagines le nombre de jours que cela fait, le nombre d’heures, de minutes…Tu te souviens, au début, comme cela semblait inoffensif : Se remettre en forme était dans l’air du temps. Tu semblais apprécier les séances d’entraînement qui visaient à te renforcer, à te revigorer. Et je crois  que ma conversion au végétarisme t’a plutôt fait sourire. Combien de temps allais-je pouvoir supporter toutes les contraintes qui s’en suivraient? Mais je pense t’avoir surpris. Tu ne t’attendais assurément pas à une telle persévérance de ma part, n’est-ce-pas?

    Mais je devine que c’est à partir de ce moment que nos visions se sont tranquillement mises à se détériorer. Je ne demandais plus, j’exigeais! Je ne discutais plus, j’ordonnais! Quant à toi, il t’a fallu suivre cette nouvelle direction…et la suivre  pour les vingt années qui s’en sont suivies (mais ça, tu ne pouvais pas le savoir, et moi non plus d’ailleurs).

    J’entrais dans un univers inconnu, un endroit où le poids, les décomptes des calories, les exercices forcenés et la pesée régnaient en maître et roi et où il me fallait respecter ces règles.

     Les kilos se sont mis à fondre, et les gens se sont mis à remarquer. Tu t’en es rendu compte assez rapidement : « Comme tu es jolie » « As-tu perdu du poids? », « Tu es pas mal bonne de ne pas lâcher » etc.…  C’était clair : Finalement on me voyait! Discipline et persévérance…Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai réalisé à quel point j’en étais venue à te détester. Comment avais-je pu me laisser aller de la sorte? Qui était cette personne devant le miroir : Je ne me reconnaissais plus! Mais cela allait changer. Désormais je tenais la barre et rien ne viendrait me détourner de mes objectifs. Quant à toi, tu allais devoir fonctionner aussi selon mes propres termes. Restriction et contrôle. Mais est-ce que tu peux imaginer ce que c’est que de vivre avec le dégoût en soi, avec la haine, en sachant très bien qu’on ne peut rien y changer? Je ne te voulais pas! Et je ne t’ai jamais voulu. Ni toi, ni tes rondeurs, ni tes courbes.

    Je dois admettre que tu as bien suivi mes exigences. Je diminuais de jour en jour, je rapetissais comme une peau de chagrin. Ton premier geste de protestation  a été d’arrêter mon cycle menstruel. Mais tu ne t’imaginais tout de même pas que cela allait changer les choses, enfin, je l’espère pour toi! La perte des règles n’était pas un problème. A vrai dire, on pouvait même y trouver certains avantages.

    Tu réussissais à tenir le rythme. C’était la force de la vingtaine, celle de la jeunesse. Tête haute, regard droit, oui je pouvais circuler dans les boulangeries, les pâtisseries sans ressentir quoique ce soit. Parce que j’avais le contrôle, le contrôle de moi, de mes désirs, de mes besoins.

    J’avais pris l’habitude d’absorber quelques 90 laxatifs par jour…enfin, pas exactement à tous les jours parce que, parfois, cela me rendait si faible que tu refusais de bouger. J’étais alors bien coincée.

    Et puis, il y a eu la période des « coupe-faim ». Une autre fois où tu t’es opposé. Les effets secondaires de ces médicaments étaient plutôt intenses : arythmie, excitabilité…

    Il y a aussi eu la découverte des vomissements provoqués. Par hasard, tout simplement par hasard. Mais je pensais bien que cela  calmerait  tout le monde. Ce n’était pas compliqué : ce qu’on mangeait, on ne devait pas le conserver. En échange, on pouvait manger ce qu’on voulait, et avec qui on le voulait. Personne ne remarquerait plus rien. Ça en serait terminé des regards inquisiteurs et des commentaires mille fois entendus sur la pauvreté de mon alimentation.

    Je perdais de plus en plus le contact avec la réalité. Les gens passaient autour de moi, et je ne les voyais presque plus. Là où je me trouvais, il n’y avait plus personne, sauf toi, toi que je voulais toujours contrôler afin que tu finisses finalement par ressembler à l’image que j’avais en tête : en ligne, tout en ligne, sans courbes. Je ne ménageais pas les efforts pour y parvenir et je réalise maintenant l’enfer dans lequel tu vivais. Je faisais presque peur aux gens, qui détournaient rapidement leur regard lorsque je sortais, par exemple, dans des endroits publics. Et moi, défiante, je circulais avec la certitude qu’il n’y avait rien, que tout était parfait et sous contrôle. J’étais une jeune femme qui pesait 75lbs mais qui était persuadée qu’elle en pesait plutôt 150 et qui trouvait tout à fait normal de vouloir perdre le surplus. J’étais celle qui te traînait dans les centres commerciaux et qui s’obstinait, lorsqu’elle désirait essayer un vêtement, à toujours demander des tailles beaucoup trop grandes parce qu’elle n’arrivait tout simplement pas à percevoir adéquatement son image corporelle. Je n’avais donc aucune idée de ce à quoi tu ressemblais. Distorsion cognitive inquiétante. 

    Les journées ont passées, toutes semblables, avec les mêmes règles, les mêmes rituels. Ces journées  sont très longues, car elles n’apportent pas grand-chose de nouveau. Mais elles me réconfortaient. Si je savais qu’aujourd’hui  ne serait en fait que la  simple reprise du jour précédent, je n’angoissais plus. J’étais rassurée… Les années elles-aussi passent. Et toi, tu protestais de plus en plus. Tu aurais bien voulu que j’arrête tout. Tu me laissais des tas de petits signaux : le froid (j’étais toujours frigorifiée même en plein été), l’érosion de l’émail des dents, les glandes salivaires qui enflaient suite aux vomissements provoqués, des pertes de conscience (dans les toilettes de l’université où dans celles d’un restaurant quelconque). Puis tu m’as assommée avec un grand signal : 2 jours plongée dans le coma. Tu t’es souvent demandé si cet événement m’avait fait peur : La réponse est « non ». Pourquoi?  Aurait-il fallu que je le sois? Je n’avais rien ressenti, et qui plus est, je n’avais aucun souvenir de l’événement. Mais j’ai pu, l’espace fugace d’un instant, voir la peur, presque la panique dans le regard des gens autour de moi. Je n’avais plus 20 ans mais plutôt 32 . Cette route que je suivais depuis des années n’allait pas s’améliorer : Au contraire. J’avais déjà en main mon billet pour l’enfer. Mais fallait-il obligatoirement que je l’utilise? Je pouvais dire « non », je pouvais tenter d’obtenir de l’aide, je pouvais aussi décider qu’il était grand temps que je réintègre le monde réel…Mais plus que tout, il me fallait cesser de te détester, de te malmener, de me battre constamment contre toi, d’ignorer tes besoins. Il me fallait rendre les armes et tenter d’établir une sorte de trêve avec moi-même, aussi imparfaite fut-elle… Je ne sais plus maintenant quels sont mes sentiments envers toi..Je pense qu’on a peut-être  fini par se découvrir une zone de confort qui permet une sorte de survie.

    De plus, tu es le seul véhicule que j’ai depuis ma naissance, et que j’aurai jusqu’à la toute fin…Il faudrait bien que je finisse par m’y habituer.

    Tant d’années à tout jamais disparues…Tant de désirs brûlés, d’amours perdus…J’aimerais bien pouvoir désormais m’endormir ...et rêver…

     

     

    Comments (1)

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    elainewrote:
       Je comprends toute cette souffrance car je souffre aussi.  Oui, 50 ans, je suis rendue la! Depuis l age de 16 ans que tout a commencé! C est incroyable d avoir perdu SA vie a courir apres sa propre mort.
       Je suis passée a coté de MA vie, de mes amis et amies, mes amours.
       Que me reste-t-il maintenant?
                Elaine xxx
    Mar. 12

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